Un regard scientifique sur les monothéismes depuis les origines jusqu’à l’époque moderne


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PROJET REGULAE

par claire - publié le

POUR UNE HISTOIRE DE LA NORMATIVITÉ DANS LES ORDRES RELIGIEUX (XVe-XXe SIÈCLES)

Le projet, développé au sein des UMRs 8584 (LEM-CERCOR) et 5190 (LARHRA), vise la constitution d’une histoire de la normativité dans le monde des réguliers de la fin du Moyen Âge à la période post-Vatican II. La réalisation de cet objectif passe par le recensement des textes concernés et la constitution d’une bibliothèque virtuelle destinée à en faciliter l’accès.
Au delà des quatre règles autorisées depuis le XIIIe siècle (Benoît, Augustin, François et Albert), auxquelles s’ajoute celle de Basile pour le monachisme oriental catholique, la vie des réguliers est encadrée par une grande diversité de textes : constitutions, statuts, décrets des chapitres et définitoires généraux ou provinciaux, etc., forment un océan de textes réglementaires qui organisent le fonctionnement des ordres religieux à des échelles diverses : ordres/congrégations, provinces, maisons. L’articulation entre
ces textes n’est pas toujours limpide d’une part, leur production et leur mise en oeuvre relève d’enjeux qui demandent à être explicités d’autre part. Par ailleurs, la production de ces textes se fait entre trois pôles : l’ordre (à trois niveaux : central, provincial, local), la Curie romaine où se construit depuis le concile de Trente le droit canonique, l’État et ses juridictions qui élaborent le droit civil et sa jurisprudence. La question centrale est celle de l’auto-normativité des ordres en leurs différentes échelles internes et du contrôle dont elle fait l’objet de la part des instances externes ecclésiastiques et laïques. La longue durée se justifie par le fonctionnement des ordres religieux dont les évolutions se font toujours à la fois par rapport au contexte contemporain et par rapport à leurs origines. La césure de la Révolution française n’est pas opératoire à l’échelle transnationale des ordres : il faut adopter une autre scansion. Au cours de la période envisagée, on peut identifier trois époques privilégiées, au fil desquelles se jouent à la fois des continuités et des ruptures : les hautes eaux de la Réforme catholique au cours de la première modernité, le XIXe siècle de la Restauration catholique et de la nouvelle dynamique missionnaire, les années de l’aggiornamento avant et après Vatican II.
Il convient néanmoins de remonter au XVe siècle au cours duquel se déploie un important mouvement transversal d’observance. Par ailleurs, l’activité normative ne cesse jamais en fonction de l’évolution des contextes interne et externe à chaque institut. Les réformes inspirent des normes nouvelles ou renouvelées aussi bien sur le fondement d’une dynamique interne que sous l’impulsion d’instances externes, ecclésiastiques ou non. Les conciles de Trente (1545-1563) puis de Vatican II (1962-1965), ont accompagné et donné un cadre aux mouvements de réformes et de « retour aux sources » comme aux nouvelles fondations. Les papes, à l’instar de Clément VIII (1592-1605) ou d’Innocent X (1644-1655) à l’époque moderne, de Paul VI et Jean-Paul II au XXe siècle, ont aussi tenté d’imposer une uniformisation. Enfin, les pouvoirs séculiers ont joué un rôle majeur : par exemple, la monarchie française sous Louis XIII avec le cardinal de La Rochefoucauld et, sous Louis XV, avec la Commission des réguliers, ou encore la monarchie autrichienne à l’époque de Joseph II (1765-1780-1790). Depuis le XVIIIe siècle, la question de la mainmorte et de la propriété est au coeur de la redéfinition juridique de la place des réguliers dans la société. Plus largement, l’écriture du droit des réguliers s’inscrit dans des sociétés où, sur la longue durée, le droit des États tend à s’uniformiser et à supplanter le droit canonique.
Reconstituer l’histoire de la rédaction de ces textes, c’est prendre la mesure des dynamiques parfois contradictoires qui traversent l’histoire des réguliers, celle des influences qui prévalent à une époque donnée en fonction des mutations internes (spirituelles, théologiques, ecclésiologiques) et externes (sociétales, culturelles, politiques, économiques).
Se pencher sur les usages de ces textes, c’est essayer de comprendre aussi bien la gouvernance des ordres que les modalités de l’appropriation et de l’adaptation de la norme en étant toujours attentif aux jeux d’échelles. C’est enfin prendre en compte leur instrumentalisation dans la mise en question des ordres religieux : par exemple, depuis l’examen des constitutions de la Compagnie de Jésus par les parlements de France au début des années 1760, jusqu’aux débats dans plusieurs pays européens ou extra-européens au XIXe siècle sur la présence des religieux. Reste la question de l’espace géographique envisagé. Les plus célèbres des ordres se sont développés à l’échelle transnationale, mais, dès avant le xixe siècle, de nombreuses congrégations, essentiellement féminines, n’ont eu un rayonnement que régional, tandis
que d’autres, comme les congrégations bénédictines ou cisterciennes, se sont inscrites dans le cadre des États modernes. La nécessité de prendre en compte ces jeux d’échelle amènerait logiquement à inscrire le projet REGULAE dans une dimension globale, celle des limites de la catholicité. Cependant, tel quel, le projet revêt un caractère utopique et doit être recentré en distinguant des objectifs réalisables à moyen terme d’une part et des objectifs sur le plus long terme.
L’histoire de la normativité sera déclinée en trois axes principaux : la typologie des textes, leur production (acteurs, méthode, contexte), leurs usages (application, commentaires, instrumentalisation dans les débats internes et externes). Si le champ n’est pas vierge, il n’a pas fait l’objet de nombreux travaux spécifiques. Le plus souvent, la gouvernance et la réglementation sont présentées comme le fruit de réformes plus
ou moins périodiques, comme le résultat d’un processus plutôt que dans ce processus lui-même avec ce qu’il suppose d’interactions, de stratégies, de débats et d’enjeux.

En inversant le point de vue, le projet REGULAE considère cette production textuelle comme une dynamique à expliciter. Le corpus réuni visera à mettre en valeur l’adaptation permanente des ces textes, en contradiction avec l’image de continuité et d’immuabilité que le monde des religieux a souvent voulu privilégier. Plus globalement, le projet apportera un éclairage neuf parce que décalé, sur l’histoire de la normativité entre autonomie et contrôle, entre centre et périphérie, entre top-down et bottom-up. La bibliothèque virtuelle deviendra un instrument incontournable de la recherche pour les diverses disciplines des sciences humaines et sociales qui intègrent cette forme de vie communautaire dans leur champ de recherche.
Le deuxième volet du projet, qui sera mis en oeuvre sur le long terme, est la bibliothèque virtuelle des textes normatifs. Elle vise à mettre à la disposition des chercheurs, sans restriction de langue, un instrument de travail donnant accès aux textes normatifs des réguliers. Elle entend répondre à une question simple en apparence seulement : quels textes s’appliquent à tel endroit à telle époque ? Leur diversité et leur nombre semblent un obstacle à toute appréhension globale. Cependant, les facilités offertes par les humanités numériques justifient l’entreprise, si on lui assigne des objectifs raisonnables. Ce volet revêt une double dimension heuristique et de service.
Heuristique parce qu’il impose l’établissement préalable d’une typologie précise. Un premier état de la réflexion permet de dégager cinq catégories de textes :
– les textes « stabilisés » c’est-dire reconnus comme textes officiels à un moment donné (les grandes règles, les constitutions et statuts, les avis et règlements, les ouvrages liturgiques ;
– les textes normatifs en tant que documents de travail au moment de la révision des normes ou de l’élaboration de nouvelles ;
– les collections de décrets des chapitres provinciaux ou généraux ;
– les registres capitulaires locaux ;
– les correspondances relatives au travail sur les normes

Nous nous « limiterons » dans un premier temps à la première catégorie, en excluant les textes liturgiques qui relèvent probablement d’un autre projet spécifique de recherche. Une dimension de service ensuite. En effet, l’information est dispersée et d’une accessibilité inégale. Il existe bien sûr des collections de textes normatifs édités, constituées le plus souvent au sein des ordres religieux eux-mêmes. Les branches masculines des
ordres semblent mieux documentées par ces publications que les féminines. Des instruments [1] le Dizionario degli istituti di perfezione (dir. G. Rocca, 1974-2003), le Guide pour l’histoire des ordres et congrégations religieuses : France XVIe-XXe siècles (dir. D.-O. Hurel, 2001), ou encore Les Bénédictins (dir. D.-O. Hurel, 2020) donnent des références bibliographiques précieuses. Mais les textes eux-mêmes ne sont pas toujours aisément accessibles : édités, ils sont souvent conservés dans des bibliothèques spécialisées ou privées dont les catalogues sont rarement en ligne. Notre objectif est donc de mettre à disposition un outil centralisé pour y donner accès.
La collecte des sources empruntera donc deux voies principales : d’une part la recherche dans les catalogues numériques et portails en ligne, d’autre part l’enquête auprès des bibliothèques et archives des ordres et congrégations. Ce work in progress sur la base d’un travail cumulatif et collaboratif donnera accès :
– à une liste la plus exhaustive possible, famille par famille, identifiant les textes normatifs et précisant leur localisation ;
– aux numérisations qui pourront être réalisées grâce au financement ;
– via leur url, aux sources disponibles sur le web.


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