Un regard scientifique sur les monothéismes depuis les origines jusqu’à l’époque moderne


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Hommage à Bernard Roussel

par claire - publié le , mis à jour le

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Bernard ROUSSEL, qui vient de disparaître ce 1er avril 2021, avait été élu directeur d’études à la section des sciences religieuses de l’EPHE en 1985   : il héritait alors de l’intitulé de la chaire de son prédécesseur Richard STAUFFER (« Histoire et théologie de la Réforme  »), qu’il fit modifier quelques années plus tard. En 1996, la direction d’études devient « Réformes et protestantismes dans l’Europe moderne  »   : manière d’afficher clairement l’idée selon laquelle il n’est pas possible de parler de «  la Réforme  » – du reste, ses prédécesseurs en étaient bien convaincus – et que l’historien doit prendre en compte la diversité des expressions doctrinales, dévotionnelles et pratiques qui, nées au XVIe siècle, se sont multipliées au cours des siècles suivants.
Bernard ROUSSEL a toujours eu une conception très collégiale de son travail, attirant de nombreux et éminents collègues internationaux ou enseignants à l’étranger qui intervenaient comme directeurs d’études invités, ainsi que des collègues français. Ses amis savent qu’il estimait n’avoir pas réussi à tisser, au sein du CERL, un réseau de collaborations aussi dense qu’il l’aurait souhaité. Sa chaire, conçue comme un forum où s’échangeaient idées et hypothèses, et le Groupe de recherche sur l’histoire des protestantismes qu’il avait fondé avec André ENCREVÉ (historien du protestantisme à l’époque contemporaine, Université Paris 12) et Marianne CARBONNIER-BURKARD (Institut protestant de théologie) lui permirent d’exprimer son besoin d’échanges intellectuels poussés et son refus des barrières que pose la sacro-sainte périodisation moderne/contemporaine.
En simplifiant, les recherches de Bernard ROUSSEL peuvent être regroupées en trois grands ensembles : l’histoire de la transmission, des traductions et commentaires des écrits bibliques au XVIe siècle, les études sur les œuvres de Calvin, et la sociohistoire des premiers protestantismes.
S’agissant de l’histoire de la transmission, des traductions et commentaires des écrits bibliques au XVIe siècle, Bernard ROUSSEL commença par étudier certains problèmes de stratégies et de théologie à Zurich et Strasbourg ainsi que dans le royaume de France durant la décennie 1524-1534  ; il s’intéressa aux rédacteurs de la Bible d’Olivétan – ce cousin de Calvin auquel il avait consacré un colloque à Noyon en 1985 –, à leurs sources, leurs modèles et leurs objectifs. Il travailla sur la légitimation d’éthiques – réformée et post-tridentine – par l’interprétation des écrits bibliques comme le Novum Testamentum… cum annotationibus de Théodore de Bèze et The New Testament du collège anglais de Reims de 1582    : une problé-matique qui, en se préoccupant de l’articulation entre l’herméneutique et les pratiques, annonçait le volet sociohistorique de ses recherches. Il s’intéressa à la connaissance et à l’interprétation du judaïsme par des biblistes chrétiens de la seconde moitié du XVIe  siècle. De 1990 à 1998, il ouvrit un grand et long chapitre d’histoire de l’exégèse qui traitait de l’interprétation, de la réinterprétation et de la traduction des écrits bibliques dans la première moitié du XVIe  siècle, avec en 1994-1995 un focus sur le Nouveau Testament et ses lecteurs, autour de récits des Évangiles et des Actes. À l’intérieur de cette vaste problématique, Bernard ROUSSEL était particulièrement attentif à ce qu’il appelait l’«   école rhénane d’exégèse », et notamment à la pratique exégétique de Martin Bucer – il avait consacré sa thèse de doctorat, soutenue en 1970, à Martin Bucer, lecteur de l’épître aux Romains –, dont il étudia le Commentaire de l’épître aux Éphésiens (1527), entre philologie biblique, polémique théologique et prescription éthique. Les «   questions d’interprétation de la Bible chrétienne  » ne cessaient de traverser sa réflexion et de nourrir ses enquêtes, qu’elles penchent vers la haute érudition philologique et théologique ou vers les pratiques religieuses et la constitution d’un corps ecclésial et de son corpus de références éthiques.
Dans le bilan qu’il dressa, au moment de son départ à la retraite, Bernard ROUSSEL expliquait qu’il avait «   tenté d’articuler l’une à l’autre l’histoire de l’exégèse d’une part, la socio-histoire et l’anthropologie historique d’autre part1  ». «   L’histoire de l’exégèse inclut, expliquait-il, outre celle de leur interprétation dans des œuvres de genres divers (commentaires, annotations, traductions, traités, sermons…), l’histoire de la rédaction, de la tradition et de la réception des textes tenus pour canoniques dans les diverses sociétés et communautés au sein desquelles, et à l’intention desquelles, cette interprétation est construite.  » Ce type de recherche requiert érudition philologique, passe par une compilation sérielle de sources nombreuses et exige une réflexion sans cesse renouvelée sur l’herméneutique. Mais, poursuivait Bernard ROUSSEL en prenant l’exemple du volume de la série «  Bible de Tous les Temps  » qu’il avait codirigé avec Guy BEDOUELLE, «   on y lit combien le travail sur les écrits bibliques a été foisonnant au XVIe siècle et ce volume inclut, rédigés par divers auteurs, de nombreux chapitres qui relèvent de la socio-histoire par leur façon de présenter de multiples usages de l’Écriture  ».
Dans la veine de cette histoire attentive à l’anthropologie et à la sociologie des premiers protestantismes, Bernard ROUSSEL mena des recherches sur des conformistes et des dissidents dans le royaume de France entre 1530 et 1536 en lien avec les premiers écrits de Calvin  ; il s’intéressa aux croyances et aux pratiques des réformés français – adeptes, au départ, d’un «  christianisme sans clercs » de la première génération de 1560-1580, non sans prêter attention aux interprétations récentes et aux débats généraux qui animaient alors les historiens travaillant sur les Réformes et les protestantismes au XVIe  siècle. Dans ce domaine, il concentra progressivement son attention sur l’articulation entre théologie, discipline, rites et culture des Églises réformées dans le royaume de France. Il aborda la «   réforme  » des doctrines et des pratiques chrétiennes au XVIe siècle à partir de l’action et de l’œuvre de Pierre Viret (1511-1571), réformateur suisse qui finit ses jours dans le Béarn de Jeanne d’Albret, puis de la question du «  vrai  » et du «  licite  » dans les discours et pratiques des Églises réformées de France entre 1572 et 1600. Il s’intéressa également à la Christianismi Restitutio (1553) du théologien antitrinitaire Michel Servet (1511-1553) et à ses contemporains biblistes et théologiens. C’est à partir de ces recherches qu’il organisa, avec notre collègue Valentine ZUBER, un colloque sur Servet2.
Une approche où l’histoire dialoguait en permanence avec la socio-anthropologie impliquait de se pencher attentivement sur les sources qui permettent de comprendre comment s’était organisée la régulation des pratiques et des croyances   : la Discipline des Églises réformées de France, et surtout les actes des synodes nationaux (il s’en tint vingt-neuf, de 1559 à 1659-1660), que Bernard ROUSSEL étudiait méthodiquement en vue de leur édition, mettant notamment l’accent sur les choix rituels et doctrinaux du christianisme réformé français de 1571 à 1598 ou sur les rapports entre interprétation et exclusion dans ces actes synodaux aux XVIe et XVIIe siècles.
Enfin, dans ses séminaires, Bernard ROUSSEL ne cessa de travailler sur l’œuvre de Jean Calvin  : ses premiers écrits, la correspondance des années 1559-1560, la réfutation de l’« Interim » d’Augsbourg, La Briesve resolution sur les disputes quant aux sacrements de 1555, son interprétation des textes bibliques comparée à celle du jésuite Cornelius a Lapide († 1637). De cette fréquentation assidue des écrits du réformateur de Genève devait sortir en 2009 l’édition d’Œuvres choisies de Calvin en Pléiade, en collaboration avec Francis HIGMAN. Le corpus que Bernard ROUSSEL y éditait et annotait traduisait bien ses centres d’intérêt  ; il s’était d’abord chargé d’un ensemble qui tournait autour de la personne du réformateur   : la correspondance avec Louis Du Tillet, l’épître de Jacques Sadolet et la réponse de Calvin, la préface aux Commentaires des Psaumes ; puis un groupe de textes qui concernaient particulièrement la Bible    : Épître à tous amateurs de Jésus-Christ, fragments du Commentaire sur la Genèse, Commentaire sur le Psaume 22 et sur les Béatitudes  ; dans le domaine ecclésiologique, l’Instruction et confession de foi et la Forme des prières ecclésiastiques, diverses lettres aux Églises  ; et dans celui de la doctrine, la Congrégation sur l’élection éternelle, la Déclaration pour maintenir la vraie foi et la Brève résolution sur les sacrements    ; en «  envoi  », revenant à la personnalité de Calvin et à sa conception du ministère, les Discours d’adieu aux membres du petit conseil et aux ministres, suivis de son testament et de ses dernières volontés.
Cette riche palette de sujets abordés et de textes étudiés avec un sens aigu de la nuance et du détail, de la complexité, explique que Bernard ROUSSEL ait parfois jeté un regard critique sur certains historiens de la Réforme qui avaient tendance à essentialiser les cultures ou les sociétés religieuses, les considérant comme si elles occupaient des espaces politiques ou religieux différenciés qu’il convenait de décrire   : «   L’histoire de leur formation, regrettait-il, consistait alors en un récit linéaire sur le recours à des sources ou la réception d’influences, et la limite entre ces espaces était volontiers décrite comme le site de conflits ou d’emprunts acculturants  ». Il fallait s’émanciper de cette approche, dont «  il subsiste des traces sous la plume d’historiens qui restent attachés à écrire l’histoire religieuse de l’Europe moderne en se référant à un “triangle de la confessionnalisation”, dont les “sommets” seraient le catholicisme, le luthéranisme et le calvinisme, trois ensembles stables et à certains égards analogues, ayant en commun d’être tourmentés à leur périphérie et leurs marges par des dissidents  ». Et Bernard ROUSSEL se réjouissait, dans le même sens, que les «   inventeurs  » du paradigme de la confessionnalisation et leurs disciples –  qu’il a par ailleurs très largement fait connaître en France – aient «   depuis nuancé, affiné, modulé les propositions anciennes en la matière ».
À rebours de toute essentialisation confessionnelle, Bernard ROUSSEL prenait exemple sur les anthropologues qui essaient de rendre compte des processus d’identification de groupes ethniques  ; il cherchait à comprendre de quelle façon « ce qui se passe à leurs frontières commande à l’organisation et l’aménagement des “territoires” confessionnels, eux-mêmes en réaménagements constants. […] Que dit-on, que fait-on, en termes symboliques ou par des conduites collectives, pour tracer la frontière en deçà de laquelle des femmes et des hommes reconnaissent, comme on dit, “qu’ils peuvent jouer ensemble”, puisqu’ils adhèrent à des représentations semblables et adoptent des règles communes  ? En même temps qu’ils énoncent et font leurs de mêmes “prescriptions”, idéologiques, institutionnelles ou éthiques, ils énoncent des “proscriptions” » qui instituent les autres dans leur altérité ».
À travers l’examen minutieux des textes – les Écritures, leurs traductions et leurs commentaires, mais aussi les décisions ecclésiales qu’entraîne leur interprétation –, Bernard ROUSSEL cherchait, « au sein de multiples “communautés d’interprétation”, la définition de la norme des doctrines et des références obligées pour légitimer des codes, des prescriptions et des pratiques liturgiques, juridiques et éthiques ».
En parlant, comme on l’a vu, d’« articuler l’une à l’autre l’histoire de l’exégèse d’une part, la socio-histoire et l’anthropologie historique d’autre part », Bernard ROUSSEL était donc trop modeste : cela n’étonnera pas celles et ceux qui l’ont connu. Il n’a pas été seulement médiateur entre les disciplines  ; il en a redéfini les limites, au service d’une compréhension d’ensemble du premier siècle des protestantismes. Son histoire de l’exégèse, qui intègre histoire des textes, histoire du livre et compréhension doctrinale, était déjà une science totale, toujours attentive, en outre, à l’évolution des sciences bibliques et à leurs résultats les plus récents. Son égal refus de la réduction dogmatique et du culte aveugle des «  pratiques  » lui a permis d’atteindre un équilibre rare, qui a fait de Bernard ROUSSEL un des plus grands lecteurs des textes de la Réforme francophone. Ses lectures ouvrent l’accès à un au-delà des textes, lui-même tout imprégné – et Bernard ROUSSEL savait donner un sens profond à ce paradoxe – de la culture de l’écrit des femmes et des hommes de ce temps. D’une manière tout à fait originale, son œuvre a donné accès à cette religion du Livre qu’a été, par excellence, le premier protestantisme européen, cette croyance qui a cherché à capturer le salut à l’intérieur d’une «    Écriture seule    ».
Peut-être y a-t-il une profonde nécessité à ce que, partant de cette histoire de l’exégèse, la recherche de Bernard ROUSSEL se soit ouverte, à la fin, à la plus ambitieuse des anthropologies, intégrant à l’étude des protestantismes ce dont ceux-ci, par tradition, se méfient tant    : les rituels. Car Bernard ROUSSEL n’a jamais fait du livre – fût-ce le Livre – une fin en soi. Son intérêt s’est fixé sur ce qui, dans l’exégèse, ouvrait la Bible à l’histoire   : son caractère de «  source  » des connaissances, de « norme » des doctrines et de «  code  » des comportements, disait-il. Science d’emblée totale, on l’a vu, l’histoire de l’exégèse traversait le texte et entrait en société – plus encore, en humanité.
On comprend que Bernard ROUSSEL, tout au long de sa direction d’études à l’EPHE, ait noué avec le Centre d’études des religions du Livre une relation exigeante, inquiète, à vrai dire passionnée – ce qui, là non plus, n’étonnera pas les collègues qui l’ont connu. Les sophistications administratives du CNRS pouvaient le laisser sans voix  ; toujours il recherchait les moyens de les surmonter pour faire du CERL, puis du LEM, le lieu simple de partage savant qu’était son séminaire  ; et du reste, il tint plusieurs fois à ce que son séminaire se transporte à Villejuif, dans les murs, alors, de « son   » laboratoire. À la veille des célébrations du cinquantenaire de l’équipe, le 28 septembre 2020, il envoyait encore ce  mot fidèle :

Je tiens à dire mes vœux d’anniversaire au LEM, à toutes celles [...] et à tous ceux qui assurent sa brillante existence, des vœux qui s’étendent loin dans le futur, au-delà des difficultés actuelles.

Hubert BOST (École Pratique des Hautes Études – PSL)
et Philippe BÜTTGEN (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Post-scriptum :

Bibliographie sélective

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes

1. « De l’histoire de l’exégèse à l’anthropologie historique : une explication en guise d’au revoir  !  », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, 150 (2004), p. 462-472 (les citations suivantes sont tirées de cet article).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2. Voir son «  Michel Servet la Bible  » et «  Un pamphlet bâlois  : l’Histoire de la mort de Michel Servet (décembre 1553  ?)  » dans V. ZUBER (dir.), Michel Servet. Hérésie et pluralisme du XVIe au XXIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2007, p. 109-127 et 171-183.

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Bibliographie sélective

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes

1. « De l’histoire de l’exégèse à l’anthropologie historique : une explication en guise d’au revoir  !  », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, 150 (2004), p. 462-472 (les citations suivantes sont tirées de cet article).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2. Voir son «  Michel Servet la Bible  » et «  Un pamphlet bâlois  : l’Histoire de la mort de Michel Servet (décembre 1553  ?)  » dans V. ZUBER (dir.), Michel Servet. Hérésie et pluralisme du XVIe au XXIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2007, p. 109-127 et 171-183.